Paul et Elvire Aussaresses, le général et sa muse

4 février, 2008

 

       Elle aurait bien aimé que le livre s’intitule : Mais pourquoi donc as-tu ouvert ta gueule ? Lui aurait préféré quelque chose de plus sobre, qui permette de comprendre, en un éclair, comment un héros de la France libre peut se transformer en tortionnaire et maintenir, cinquante ans plus tard, qu’il n’a fait que son devoir. Circonstances aurait été, selon le général Aussaresses, le titre idéal du livre d’entretiens qu’il est en train d’achever avec un écrivain et réalisateur indépendant, Jean-Charles Deniau. Mais l’éditeur a trouvé que ce ne serait pas assez vendeur. Finalement, ce sera Je n’ai pas tout dit !

A 89 ans, celui par qui le scandale est arrivé, à l’automne 2000, quand il a revendiqué publiquement, « sans regrets ni remords », l’usage de la torture par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, ainsi que de nombreuses exécutions sommaires, s’apprête à faire encore parler de lui. Quels nouveaux secrets de famille le vieux général à l’oeil bandé (une opération de la cataracte qui a mal tourné) va-t-il déballer ?

Aussaresses s’amuse à l’idée d’en faire trembler quelques-uns. Il n’a pas pardonné à ses pairs de l’avoir vilipendé, ces dernières années, « non pour ce qu’(il) a fait, mais pour ce qu’(il) a dit ». « Ils disent que Paul a du sang sur les mains ! Et eux, ils ont de la confiture, peut-être ? S’ils se taisent, c’est parce qu’ils tremblent pour leurs breloques. Mais, des décorations, Paul en a jusqu’à la taille ! », lâche avec mépris Elvire Aussaresses, dans le salon de leur chaumière alsacienne, proche de Strasbourg.

La Légion d’honneur, c’est leur seul motif d’amertume, leur « plaie ouverte ». Ils ne comprennent pas qu’on ait pu dégrader le général de cette haute distinction militaire, après qu’il eut été condamné par la justice pour avoir fait l’« apologie de la torture ». Cette médaille, ne l’avait-il pas reçue pour « des actes de bravoure commis au feu » pendant la seconde guerre mondiale, en Indochine et ailleurs ?

Aussaresses ne se serait peut-être pas lancé dans ce nouveau livre sans les encouragements d’Elvire, épousée en 2002, peu après le décès de sa première femme. Cette ex-antiquaire de 79 ans, médaillée de la Résistance à 17 ans, elle-même veuve et mère d’une fille d’une quarantaine d’années, Martine, a rencontré le général en octobre 2000, quelques semaines avant sa brusque médiatisation. Entre eux deux, le coup de foudre a été « immédiat ». « Paul est l’homme de sa vie. Maman n’a jamais été aussi heureuse », dit Martine en les couvant du regard.

De ses trois propres filles, avec lesquelles il s’est brouillé pour avoir attiré la honte sur le nom des Aussaresses, le général parle peu. Leurs rapports ne sont plus exécrables, mais le froid demeure. Savent-elles, au moins, que leur père va publier un nouveau livre ? « Non », répond l’intéressé avec son détachement coutumier.

Elvire, la nouvelle muse d’Aussaresses, est à la fois sa tigresse, son aide-soignante et sa groupie. Chaque matin, elle lui lit les journaux – il voit de moins en moins bien – et l’aide à répondre à son abondant courrier. « Il en reçoit autant qu’Alain Delon ! », se réjouit-elle. De temps à autre, elle passe un coup de fil à ceux qui critiquent injustement son mari « pour leur dire leur fait ».

En Aussaresses, Elvire ne voit qu’un héros, l’homme des services spéciaux interalliés sautant en parachute, en uniforme allemand derrière les lignes ennemies en 1945, pour ouvrir les camps de déportés. Peu importe qu’il ait pendu, sans le moindre état d’âme, Larbi Ben M’Hidi, le « Jean Moulin algérien », en 1957 à Alger, ou fait précipiter du haut d’un immeuble de cinq étages l’avocat Ali Boumendjel parce qu’il apportait son aide aux indépendantistes algériens. Pour elle, « Paul est un gentil garçon », pas un tortionnaire. « Il a fait ce qu’il devait faire. Il a agi sur ordre », dit-elle en lui caressant tendrement la main.

Aussaresses reste silencieux. Sur ce point, ils divergent. Lui préfère « assumer » ses actes. « On ne m’a pas donné l’ordre de torturer ou de tuer. Je ne veux pas me défausser sur les autres », a-t-il longtemps martelé. A présent, il est plus prudent, de crainte de nouvelles poursuites judiciaires, il se contente de dénoncer le fait qu’on lui a « foutu sur le dos l’organisation de la torture, en Algérie et ailleurs ! ».

« Tiens, voilà Ossola ! », dit-il soudain en désignant un superbe matou qui vient d’entrer dans le salon. Ossola, du nom de l’éditeur italien qui a publié Services spéciaux, Algérie 1955-1957, est l’un des douze chats du couple Aussaresses. Il y avait aussi un chien, mais il est mort à Noël. Gâteux ?

Le vieux général ne l’est pas, mais il faut s’accrocher pour le suivre dans ses longues digressions. On passe de l’Algérie aux Etats-Unis, du Tonkin au Brésil, de l’OTAN à Thomson, aux Etats-Unis, où le général a poursuivi sa carrière après sa retraite de l’armée en 1985. Tous ces épisodes figureront dans son prochain livre. Des révélations ? Il y aura plutôt des « anecdotes révélatrices », mais en principe rien d’explosif sur l’Algérie. Elvire aurait aimé que son mari « dise tout », en particulier sur Maurice Audin, ce jeune mathématicien arrêté par les paras en 1957 à Alger et mystérieusement disparu. Mais le général Massu s’y serait opposé avant sa mort, en 2002.

Aujourd’hui encore, Paul Aussaresses continue de vénérer son antithèse, le général de Bollardière, célèbre militant contre la torture. Il raconte un épisode qui a valeur de témoignage historique, survenu en 1957, à Alger. « Un jour, Massu nous a convoqués tous les deux pour nous dire : « Cette bataille d’Alger, on va la gagner à tout prix et par tous les moyens ! Par tous les moyens. Vous m’entendez ? » Bollardière l’a interrompu : « Tu veux qu’on la gagne comme le souhaitent les Max Lejeune, les Guy Mollet et autres politiques à Paris ? C’est ça, ce que tu veux, hein ? Tu sais ce que j’en pense ? Moi, je ne veux pas qu’on gagne à ce prix-là ! Pas à ce prix-là ! Tu comprends, Massu ? »"

Et lui, Aussaresses, de quel côté se rangeait-il, en son for intérieur, en écoutant cet échange sur l’utilisation de la torture ? S’en souvient-il, cinquante ans plus tard ? « Mais du côté de Massu, bien sûr ! », répond-il, surpris. Elvire Aussaresses écoute sans rien dire. Elle accepte son mari tel qu’il est : indifférent à la vie des autres comme à la sienne. Et, surtout, elle partage son goût de la provocation. « Sentez-vous libre, surtout ! Vous pouvez dire tout le mal que vous voulez de nous ! », glisse-t-elle avec un petit sourire.

Florence Beaugé// Synthèse Sofiane


 

 

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